Santé des forêts françaises : ce que disent les données
Les quatre sources publiques qui documentent l'état sanitaire des forêts françaises, et ce qu'elles disent vraiment.
Un propriétaire qui voit rougir ses épicéas n'a aucun moyen simple de savoir si c'est un accident local ou le symptôme d'un phénomène général. Les données existent pourtant : quatre dispositifs publics mesurent l'état sanitaire des forêts françaises, certains depuis 1959. Presque personne ne les lit.
Voici ce qu'ils disent en 2026.
Comment mesure-t-on la santé d'une forêt ?
Quatre dispositifs complémentaires, portés par le ministère de l'Agriculture, l'IGN et l'INRAE. Ils ne mesurent pas la même chose, et c'est pour cela qu'il faut les lire ensemble.
| Dispositif | Ce qu'il mesure | Depuis |
|---|---|---|
| RSSDF (DSF) | Déficit foliaire sur 12 000 arbres suivis individuellement | 1989 |
| Inventaire forestier (IGN) | Mortalité en volume, par région forestière | 2005 |
| DEPERIS (IGN + INRAE) | Taux d'arbres altérés, noté sur placettes | 2021 |
| Indicateur sécheresse (INRAE) | Surface forestière en déficit hydrique | 1959 |
Aucun ne compte les arbres un par un sur tout le territoire. Tous échantillonnent, puis extrapolent avec une marge d'incertitude explicite. C'est ce qui les rend fiables — et c'est aussi pourquoi il faut se méfier des chiffres ronds qui circulent sans source.
La mortalité des arbres a doublé en dix ans
Entre les périodes 2005-2013 et 2015-2023, la mortalité mesurée par l'inventaire forestier est passée de 0,50 à 1,07 m³ par hectare et par an en moyenne sur les 86 régions forestières françaises. Sur ces 86 régions, 26 présentent une hausse statistiquement significative.
Le massif jurassien concentre les deux plus fortes progressions du pays : le Haut-Jura passe de 0,40 à 2,50 m³/ha/an, le premier plateau du Jura de 0,40 à 2,40. Dans les deux cas, la hausse est confirmée statistiquement.
À l'inverse, plusieurs régions méditerranéennes enregistrent une baisse — le Roussillon passe de 0,70 à 0,20 m³/ha/an. Ce ne sont pas les forêts déjà adaptées à la sécheresse qui décrochent, ce sont les forêts tempérées de plaine et de moyenne montagne.
Plus d'un arbre sur deux présente un déficit foliaire
C'est le chiffre le plus frappant de l'ensemble. Le réseau du Département de la santé des forêts observe chaque année les mêmes 12 000 arbres, répartis sur environ 550 placettes tous les 16 kilomètres, et note l'état de leur houppier.
- Déficit foliaire modéré (au moins un quart du feuillage manquant) : 22,9 % des arbres en 1997, 52,6 % en 2025.
- Déficit foliaire sévère : 2,1 % en 1997, 11,9 % en 2025, avec un pic à 14,4 % en 2023.
- Chez les feuillus seuls, le déficit sévère passe de 2,2 % à 15,3 % — une multiplication par sept.
La force de cette série tient à sa méthode : ce sont les mêmes arbres, observés à la même période de l'année, depuis près de quarante ans. L'évolution ne peut pas être un artefact d'échantillonnage.
Où le dépérissement est-il le plus marqué ?
Le protocole DEPERIS note, région forestière par région forestière, la part d'arbres présentant une altération du houppier. Sur la période 2021-2024, la médiane s'établit à 7 %, mais l'écart entre régions va de 0 à 21 %.
Les plus atteintes sont les plaines et dépressions argileuses du Nord-Est, l'Argonne et le massif des Maures (21 % chacun), suivies de la plaine d'Alsace (20 %) et du massif vosgien central (18 %). Les moins touchées sont les marais littoraux, les secteurs niçois et la Corse occidentale, tous sous 3 %.
Attention à la lecture : 21 % dans les Maures et 21 % en Argonne ne recouvrent pas les mêmes causes. Méditerranée et Nord-Est ont des dynamiques opposées.
Les scolytes reculent depuis 2021
C'est le point sur lequel le discours public est le plus décalé par rapport aux données. Les surfaces de dégâts détectées par télédétection dans le quart nord-est de la France ont culminé en 2019, puis se sont effondrées.
Après un pic en 2019 et 2020, les surfaces annuelles ont été divisées par plusieurs fois, et 2025 est l'année la plus basse depuis le début de la série en 2017. La crise n'a pas disparu — elle persiste sur le Jura et les Ardennes — mais elle n'a plus l'intensité de 2019.
La sécheresse, cause commune
Derrière la mortalité, le déficit foliaire et les scolytes, on retrouve le même forçage. L'indicateur de surface forestière en situation de déficit hydrique, calculé depuis 1959, documente une bascule nette à partir des années 2000.
C'est cet enchaînement qu'il faut avoir en tête : un arbre affaibli par le manque d'eau devient vulnérable aux ravageurs, et c'est le ravageur qui le tue. Attribuer la mortalité aux seuls scolytes revient à confondre la cause et le mécanisme.
Ce que ça change pour un propriétaire
Ces chiffres nationaux ne disent rien d'une parcelle en particulier. Leur utilité est ailleurs : ils donnent un point de comparaison. Un peuplement qui perd des arbres dans une région forestière à 3 % d'altération pose une question différente du même peuplement en Argonne.
Trois conséquences pratiques :
- Le suivi devient un acte de gestion. Sans relevé répété, impossible de dire si une dégradation progresse ou stagne — et c'est cette évolution, pas l'état instantané, qui commande la décision de couper.
- La diversification n'est plus théorique. Les écarts entre essences sont désormais mesurés sur près de trente ans, ce qui permet de raisonner autrement qu'à l'intuition lors d'un reboisement.
- L'état sanitaire entre dans les documents de gestion. Il a sa place dans un plan simple de gestion au même titre que le capital sur pied.
Le point de départ reste le même : savoir ce qu'on a. Les méthodes classiques d'inventaire forestier terrain s'y prêtent, à condition d'y ajouter l'état sanitaire comme variable relevée et de recommencer chaque année.
Sources : IGN (inventaire forestier national, millésime 2025) ; DSF / MASA (réseau systématique de suivi des dommages forestiers) ; INRAE (méthode FORDEAD, indicateur de sécheresse). Données publiées par l'Observatoire des forêts françaises. Retrouvez nos guides sur sylvie-foret.com.